
La porte, en France, n’était pas un mur. C’était un contrat. On pouvait venir de n’importe où. On n’entrait pas avec son village sous le bras, ni avec un dictionnaire de doléances déjà traduit. On apprenait la langue jusqu’à pouvoir s’engueuler dedans. On acceptait la loi avant ses cousins. On prenait la mémoire des morts d’ici — y compris ceux qui n’étaient pas les siens — comme on prend un nom. Ce n’était pas de la tendresse administrative. C’était une exigence. Elle a fait des Français. Pas des usagers.
Le 28 mars 1882, la loi Ferry rend l’école publique obligatoire et laïque. L’enfant n’appartient plus d’abord à sa paroisse. Il appartient, le temps de la classe, à une République qui lui doit des lettres et lui demande une langue. Les circulaires Jean Zay de 1937 le redisent sans poésie : à l’école, on ne vient pas en uniforme de clan. On peut haïr Ferry. On peut le réviser jusqu’à en faire un épouvantail de salon. On ne peut pas prétendre que le modèle n’a pas marché — sauf à préférer la légende à la file des naturalisations d’autrefois, celles où l’on interrogeait encore autre chose que le tampon.
Le contrat ne s’est pas brisé. Il s’est défait, poliment. Quatre gestes sur la même serrure. On les sépare pour les nommer. Ils se rendent service.
Ce qu’on a cessé d’exiger
Avant les mots savants, une décision molle, répétée, presque aimable.
On a arrêté de dire : ici, on entre.
On a commencé à dire : ici, on s’exprime.
Ça a l’air généreux. C’est un abandon habillé en brochure. Une culture qui n’exige plus l’entrée n’accueille plus. Elle dilue. Elle encadre ça : diversité, vivre-ensemble, respect des identités — cette trinité de cantine qui tient lieu de pensée dès qu’un adulte a peur d’un mot. Accueil sans seuil, ce n’est plus un accueil. C’est une occupation douce du lieu par tout ce qui refuse de le devenir, avec un atelier d’écriture pour appeler ça richesse.
Le 18 septembre 1989, au collège Gabriel-Havez de Creil, trois collégiennes refusent d’enlever leur foulard. Le principal, Ernest Chénière, les exclut. En quelques semaines, une affaire de règlement intérieur devient une messe nationale. Le 27 novembre, le Conseil d’État répond à Lionel Jospin : le voile n’est pas, par lui-même, incompatible avec la laïcité ; l’exclusion ne se justifierait que par un trouble. Traduction : la porte reste entrebâillée, et chaque chef d’établissement hérite du flou comme d’une promotion. Quinze ans de contentieux. Le 15 mars 2004, une loi interdit enfin les signes religieux ostensibles à l’école publique. En 2023, il faudra encore Attal, l’abaya, et le Conseil d’État pour confirmer que le même contrat — surprise — tient toujours.
Un contrat qu’on réécrit tous les vingt ans n’est plus un contrat. C’est un armistice signé par des gens qui ont peur de leur propre écriture.
Creil n’est pas « les musulmans ». Les musulmans sont des gens. Creil est le moment où l’État a préféré la casuistique à l’exigence, et où une partie du pays a trouvé ça plus fin. Le visage des trois filles n’est pas l’ennemi. L’ennemi est le projet qui a compris qu’une République honteuse de sa porte la démonterait elle-même, en commission.
Va dire « sois là » à la place d’« entre » et appelle ça de l’accueil. Le lundi matin t’as une cantine. T’as plus de seuil. T’as une foutue brochure.
Le gauchisme plus ancien que le mot
Le wokisme a des campus et une palette de pronoms. Le gauchisme dont il faut parler ici est plus vieux, plus fonctionnaire, plus « social ». Il ne commence pas à Portland. Il commence quand une partie de la gauche française cesse de croire que le peuple se fait par le haut — école, langue, mérite, nation — et se met à croire qu’il se fait par la plaie.
La formule est connue, et elle tient dans un fil : l’histoire de ce pays serait d’abord une dette. Colonies, race, genre, classes, tout recousu en un seul procès. Le citoyen passe après le groupe assigné. L’exigence passe après le sentiment d’humiliation, cette denrée qu’on n’épuise jamais. Assimiler, dans ce lexique, veut dire violenter. Transmettre, vouloir dominer. Un professeur qui corrige une langue devient un agent. Un programme qui raconte Saint-Louis ou Valmy devient un soupçon — on le remplace par un module « regards critiques », ça sonne mieux sur le site de l’académie.
Ce n’est pas de la compassion. C’est une métaphysique de la culpabilité, très commode : elle dispense d’exiger quoi que ce soit de ceux qu’on prétend défendre. Le coût, lui, n’est pas commode. Il casse le seul mécanisme qui ait jamais fait un Français d’un enfant né ailleurs — ou né ici, dans une mémoire qui n’est pas encore celle du pays.
On peut documenter la pauvreté. On doit la combattre. On n’a pas le droit d’en faire un permis de ne pas entrer. La misère n’est pas un argument théologique.
Va transformer l’histoire en tribunal. Dors. Tes élèves sauront plaider. Ils ne sauront plus habiter.
Le wokisme, police morale d’un pays qui doute
Le wokisme est la forme identitaire récente de ce gauchisme. Il lit tout en oppression — race, genre, sexualité — et impose une morale nouvelle par la pression, l’institution et la honte. Sa phrase tient en une ligne, et elle est d’une politesse d’inquisiteur : tout est systémique ; réveille-toi ; sinon tu es complice.
Le 4 mars 2021, à Sciences Po Grenoble, une affiche désigne deux enseignants, Klaus Kinzler et un collègue : « Fascistes dans nos amphis. » Le motif : avoir discuté, dans un amphi, de l’islam et de la laïcité. L’affiche tient peu. La photo tourne. L’institution, comme souvent, hésite avec un communiqué. L’un des professeurs parlera plus tard de camp de rééducation. Le mot est gros. L’ambiance, elle, n’est pas une métaphore.
Va coller « fasciste » sur une porte et appelle ça du courage. T’as pas débattu. T’as fait la police. Sans matricule. Avec un fil.
En février 2021, Frédérique Vidal demande qu’on distingue, dans la recherche, le savoir du militantisme. Elle dit « islamo-gauchisme ». Le CNRS répond que le terme n’a pas de réalité scientifique — ce qui, dans une certaine France, clôt le débat plus sûrement qu’un argument. Pendant qu’on se querelle sur le substantif, le geste continue : l’histoire comme tribunal, le prénom comme camp, la langue commune comme violence. Très pratique. Ça économise la grammaire.
Le wokisme n’a pas besoin d’une majorité. Il a besoin d’une honte, et d’adultes qui se croient courageux en cédant. Un pays honteux de sa porte licencie ceux qui la nomment, puis s’étonne que plus personne n’ait envie d’en être le gardien.
Ce n’est pas « les jeunes ». Les jeunes font ce qu’on leur enseigne à trouver intelligent. Ce n’est pas « l’université ». C’est un projet : remplacer le citoyen par une collection de plaies, et la culture par un permis de dénoncer. On peut vivre longtemps comme ça. On n’habite plus.
L’islamisme, l’entrée refusée comme programme
L’islam est une religion. Les musulmans sont des gens — les meilleurs comme les pires, comme tout le monde, cette phrase qu’il faut encore écrire pour que le reste soit lisible. L’islamisme est autre chose : l’islam en action politique. Un mouvement, souvent patient, qui ne demande pas une place dans la cité. Il demande que la cité plie. Il a le temps. Nous, on a des colloques.
L’école est son terrain le plus clair, parce que l’école était le lieu du contrat.
Le 16 octobre 2020, Samuel Paty est assassiné pour avoir fait son métier : montrer, dans une classe, ce que la liberté d’expression autorise. Le 13 octobre 2023, Dominique Bernard est assassiné à Arras. Entre les deux, le ministère compte les atteintes à la laïcité par milliers — plus de quatre mille sept cents signalements en 2023. On pourra chipoter le thermomètre, c’est un sport national. On ne chipotera pas le climat : contestation d’enseignements, tenues, pressions, et cette phrase d’élève devenue monnaie — « faire un Paty ». Quand une menace a un nom propre, le contrat n’est plus une théorie.
L’islamisme n’a pas besoin que tous les croyants soient des militants. Il a besoin d’un pays qui n’ose plus dire qu’une loi vaut plus qu’une révélation, qu’une fille n’appartient pas à ses frères, qu’un professeur n’a pas à négocier le programme comme on négocie une pause.
Va négocier le programme avec une révélation et appelle ça de l’apaisement. T’as pas apaisé. T’as baissé les yeux. Le projet, lui, n’a pas baissé les siens.
Là où le wokisme dissout le « nous » en identités, l’islamisme propose un autre « nous », plus dur, plus vieux, plus sûr de lui. Ils ne s’aiment pas toujours. Ils se rendent le même service : chacun donne à l’autre une raison de traiter l’exigence républicaine comme une agression. Très beau duo. Mauvaise pièce.
La tresse n’est pas seulement française. Elle est européenne quand les capitales parlent « diversité » pour ne pas parler frontière — ce mot qui donne de l’urticaire aux gens qui prennent l’avion chaque semaine. Elle est civilisationnelle quand l’islam politique rencontre un Occident qui n’ose plus transmettre ce qu’il est, faute de n’être plus sûr que cela vaille. Le sol, pourtant, reste ici. C’est à Creil, à Conflans, à Arras, dans une cantine et un conseil de classe, que le contrat se tient ou se défait. Pas dans un forum. Pas dans une tribune où l’on a déjà dîné.
Quatre faces, une seule serrure
On aime les camps. C’est moins fatigant. Wokisme contre islamisme. Laïcards contre « vivre-ensemble ». Droite qui compte les prénoms sur une serviette. Gauche qui compte les blessures au kilo. Théâtre. Ça occupe les soirées. Ça empêche de voir la pièce unique.
Les quatre faces travaillent la même chose : le refus d’exiger qu’on entre vraiment.
Le gauchisme dit : exiger, c’est opprimer.
Le wokisme dit : le lieu lui-même est coupable, à genoux s’il vous plaît.
L’islamisme dit : le lieu doit céder.
La caste — ministères, cabinets, expertises, éditorialistes de prudence — dit : négocions ce qui ne se négocie pas, et appelons ça apaisement. Puis un rapport. Puis une mission. Puis étonnement.
Va pondre un rapport et appelle ça une politique. T’as pas tenu une porte. T’as tenu un planning. Le matin la serrure est toujours la même. Juste plus personne pour la fermer.
À droite, on n’est pas quitte pour autant. Compter les prénoms sans tenir une école, sans tenir une langue, sans tenir autre chose qu’un fil, ce n’est pas défendre une porte. C’est collectionner des peurs. Une porte, ça s’enseigne. Ça ne se tweet pas.
Un peuple qui n’exige plus l’entrée cesse d’être un peuple. Il devient un hôtel. Les clients ont des droits. Personne n’a de devoir envers la maison. Un jour la maison n’a plus de nom, seulement un règlement intérieur, une charte, et des affiches. On peut y dormir. On n’y habite plus.
Ce qui reste d’une porte
On n’écrit pas ceci pour une écurie. On n’indique pas un bulletin. Deux lâchetés, ensemble, pas l’une contre l’autre : faire semblant que rien de tout cela n’existe ; devenir une chapelle qui ne sait plus que haïr, et qui prend ça pour du caractère.
L’universalisme dont ce pays s’honore n’a jamais flotté au-dessus des peuples. Il s’incarne ici : une langue, une loi, une mémoire, une école. On peut venir de n’importe où. Sans assimilation à cette culture, l’universel n’est qu’un mot pour ne plus défendre le lieu — le mot préféré de ceux qui ont déjà un lieu, ailleurs, ou dans leur tête.
La porte n’est pas fermée aux visages. Elle est fermée aux projets qui veulent la démonter. Distinguer les deux, ce n’est pas de la dureté. C’est la seule politesse qui reste envers ceux qui sont déjà entrés pour de bon — et envers ceux qui veulent encore entrer, vraiment, pas en touristes de la plainte.
Le contrat d’entrée s’est défait.
On peut le constater en baissant la voix, c’est très distingué.
On peut le refaire. Cela commence par un mot que les brochures ont retiré : entre. Pas « sois là ». Entre.
On l’ouvre, ou on la laisse.